HARCÈLEMENT DANS UN ÉTABLISSEMENT PRIVÉ SOUS CONTRAT

HARCÈLEMENT DANS UN ÉTABLISSEMENT PRIVÉ SOUS CONTRAT

HARCÈLEMENT DANS UN ÉTABLISSEMENT PRIVÉ SOUS CONTRAT


Par Laurent VOITURET,
Responsable national du privé
prive@snalc.fr
le 17 décembre 2019

Pour des raisons de confidentialité, le prénom de la collègue a été modifié, elle s’appellera Alexa et nous ne citerons pas sa discipline d’enseignement. Alexa est une enseignante dans un établissement privé sous contrat (Académie de Dijon).

« Avec un peu de recul et moins d’émotion, je peux vous raconter les faits dont j’ai été la victime entre 2012 et 2015. Travaillant dans cet établissement depuis 1999, avec des habitudes de travail, des repères et de nombreux amis chez les collègues comme chez les parents d’élèves. J’y étais très bien et multipliais les projets pédagogiques et investissements divers.
L’établissement prospérait et je n’avais que kilomètres pour m’y rendre chaque jour.
Les ennuis ont débuté au changement de direction en 2011 : de nombreux collègues ont ressenti ce changement brutal, la gestion se faisant désormais avec autorité.
Suite à cela, les collègues m’ont demandé de devenir la déléguée du personnel, ce que j’ai fini par accepter, persuadée que nous arriverions par le dialogue à atténuer les problèmes et à diminuer les tensions au sein de notre établissement.

Mais c’est à partir de mon élection, en 2012, que tout bascule et que les ennuis commencent. J’ai tenté d’établir un dialogue social mais face à moi, je découvrais une direction dure, intransigeante, fermée à tout échange, ne justifiant, ni ne revenant sur aucune décision. J’ai dû faire imposer les élections syndicales, les réunions, conformément à la loi.

Parallèlement à ces difficultés, je me suis très vite aperçue que, dans mon travail, je n’avais déjà plus les mêmes prérogatives que mes collègues : je ne pouvais plus soumettre mes projets avec les élèves, j’avais un emploi du temps « sur mesure », sans demi-journée, je n’avais plus accès aux membres de la direction pour exposer d’éventuels problèmes. L’isolement et la stigmatisation débutaient.

L’adage « Diviser pour mieux régner » était de mise dans cet établissement ; le personnel éducatif commençait à se diviser, des clans se créaient ; nous étions trois à refuser les irrégularités que l’on tentait de nous imposer, tandis que le reste de l’équipe s’y soumettait volontiers. La peur et la « dictature » quasi invisible mais encore plus efficace ainsi, transformaient les êtres dotés de sensibilité que nous étions. J’ai compris, depuis lors, les mécanismes et l’art de la manipulation, la capacité incroyable des femmes et/ou des hommes épris de pouvoir à asservir un groupe….


C’est par ce processus que j’ai vu se détourner de moi dès la fin 2012, des « amis et collègues », ceux-là mêmes qui m’avaient demandé de les aider quelques mois plus tôt. J’ai ainsi vécu un an, toute seule, en salle des profs ou presque, sans plus personne qui s’aventurait à me parler ; j’étais la collègue pestiférée : A éviter absolument !
J’ai aussi découvert un peu plus tard, lorsque les paroles se sont libérées que la plupart des collègues avaient peur de ma « trop grande force », de mon « trop grand courage » : ce qui aurait pu paraître à une époque un ensemble de qualités devenait une source de reproches : on faisait de moi une personne anormalement résistante, dure aux pressions, alors que j’endossais progressivement une carapace obligatoire pour me protéger des coups.

Vous connaissez le principe de la perversité ? « On fait croire et on finit par être convaincu, pour se sentir moins coupable, que la victime est en fait le bourreau, et que le groupe auquel on s’est rangé, est celui qui a raison, en oubliant au passage que c’est celui-là même qu’on fustigeait quelques mois auparavant ! Une des solutions alors pour la victime est de ne pas tomber dans la culpabilité vers laquelle on la pousse, et c’est un écueil difficile.

D’autres évènements vont se succéder durant cette période très compliquée pour moi car étant seule, la loi du Talion était en place.

Le plus difficile à gérer, c’est que l’ennemi est alors multiple et il m’était difficile, voire impossible d’anticiper les « attaques » parfois inattendues… On changeait mes élèves de classe, au dernier moment, sans m’avertir, on avait modifié les clés de l’établissement, j’étais la seule à ne pouvoir pas obtenir un double.

Je passe sur toutes les anecdotes qui sont légions et c’est comme ça que tout se met en place : insidieusement, ma parole n’est plus audible pour ceux qui refusaient de l’entendre, plus crédible, car ils n’avaient jamais tous les éléments de ce qui se passait. La paranoïa peut nous envahir et les tentacules nous oppressent…

J’ai subi le rejet, l’isolement, non seulement de la part des collègues mais également de certains parents d’élèves, suite aux rumeurs qui se propageaient à mon sujet et au sujet de ma famille. Cela m’a rappelé une époque historique pas si éloignée de nous, aurait-elle tendance à revenir en force ?

On a cherché par tous les moyens à me faire démissionner de mon poste de professeur principal car, là, encore, on cherchait la faute professionnelle. Ma notation administrative a été terrible, la direction de l’époque, a écrit des choses fausses à mon sujet, que j’ai contesté bien sûr.

J’ai pu gagner au tribunal administratif et ma notation a été révisée par la suite mais que ce fut dur et éprouvant tant physiquement que moralement.

Ne pouvant plus faire face à ce déluge de « feu », je me suis mise en arrêt de travail. J’ai ensuite pris une année de congé de formation, pour me mettre en sécurité mais aussi les miens (ma famille). Il faut savoir garder raison, d’autant que j’avais déposé plainte pour « harcèlement » et que la guerre était ouverte. Je tiens à signaler que, durant cette traversée du désert, les seuls à m’avoir toujours soutenu sont les élèves, envers qui j’ai une reconnaissance sans bornes.

Le bilan de tout ça ? L’établissement a perdu 250 élèves en quatre ans, les membres de la direction ont été « déplacés », de nombreux collègues ont fait des AVC, ont eu des problèmes cardiaques, des zonas, ont évoqué des T.S…….

Je me pose encore la question à ce jour ; à force de s’aveugler et de se tromper de cible, on perd tout sentiment humain ! Et ces personnes étaient tout à fait normales, sympathiques et clairvoyantes quand je les ai connues.

Avant de reprendre une activité normale d’enseignante dans un établissement dit normal, j’ai dû encore subir trois heures d’expertise en haut lieu et pour dire que j’étais bien saine de corps et d’esprit……. Je ne suis plus et ne serai plus la même : la famille et les amis dont j’ai eu la chance d’obtenir le soutien dès le début, sont plus proches de moi que jamais. Mes propres enfants ont été malmenés durant toutes ces années « noires » mais comme moi, ils savent se protéger et conservent une grande force intérieure. Ils connaissent un peu mieux la nature humaine et les capacités de l’homme ou/et de la femme à franchir l’impensable.
La souffrance au travail, la pression constante sont perceptibles dans tous les milieux. Mais nous pouvons les affronter, les contourner, et en sortir grandis, riches, à condition de conserver nos valeurs, notre bon sens, nos convictions et surtout notre cœur !

Il est primordial de ne pas rester dans le silence oppressant et de témoigner pour partager, pour libérer la parole et surtout pour ne plus subir l’isolement, pour aller mieux tout simplement.

Courage à toutes et à tous !
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