VOIE PRO ET COVID 19 VERS UNE NOUVELLE FRACTURE DE L’EXIGENCE ?

VOIE PRO ET COVID 19 VERS UNE NOUVELLE FRACTURE DE L’EXIGENCE ?

VOIE PRO ET COVID 19
VERS UNE NOUVELLE FRACTURE DE L’EXIGENCE ?

 
Par Valérie LEJEUNE-LAMBERT
ACA Versailles
plp@snalc.fr
Le 5 mai 2020

Fracture numérique, continuité pédagogique et individualisation des enseignements sont les éléments de langage d’une rhétorique dangereuse. L’épisode du Covid 19 ne risque t-il pas de conduire l’enseignement professionnel vers une nouvelle fracture de l’exigence et un surcroit de travail des PLP sans modification des obligations réglementaires de services ?
 
Fracture numérique ? l’exemple de l’Ile de France.
 
Le 29 mars 2019, les PLP d’Ile de France ont appris, par voie de presse (20 minutes IDF du 29 mars 2019), que la Région saisissait l’opportunité des réformes des programmes des lycées pour imposer le 100 % numérique aux lycées professionnels à la rentrée 2019. Pour les lycées de la voie générale et technologique le choix du numérique a été laissé aux équipes pédagogiques et aux parents par le biais d’un vote au CA. Encore une illustration que l’égale dignité des voies de formation mise en exergue pour généraliser le Bac Pro 3 ans en 2009, n’était qu’un slogan de nos politiques pour masquer leur volonté d’une formation professionnelle publique low cost.

Tous les lycéens pro d’Ile de France ont été dotés d’une tablette. Les enseignants titulaires qui, au départ, ne devaient pas être équipés par la Région ont également été dotés, bénéficiant ainsi du surplus de commandes car seulement 50 % des lycées de la Voie GT ont opté pour le 100 % numérique.

Toutefois, beaucoup de LP ont distribué en catastrophe, début mars, les tablettes aux lycéens, juste avant l’annonce de la fermeture des établissements scolaires censés ne pas fermer une semaine auparavant. En effet, entre parution tardive des nouveaux programmes, mise à niveau des connexions internet des lycées, équipement en bornes Wifi et divers couacs dont nos administrations ont le secret (pour l’anecdote, la Région s’est trompée de lycée et a équipé un lycée GT homonyme à la place d’un LP normalement prioritaire ….) peu de LP ont pu utiliser les applications pédagogiques des tablettes en classe.
 
Quant à la connexion internet, les PLP d’Ile de France sont bien placés pour savoir que la quasi-totalité voire la totalité des élèves franciliens ont des smartphones connectés à internet (triche aux évaluations, consultations des messages en cours….).
 
A l’appui de l’exemple de l’Ile de France, le lien entre numérique et continuité pédagogique fondé uniquement sur la problématique de la fracture numérique pour les lycéens professionnels est donc à écarter.
 
Continuité pédagogique ?
Le numérique n’est qu’un outil au même titre qu’un manuel ou un stylo. L’engouement de l’Education Nationale pour certaines applications privées comme « Le Projet Voltaire » pour l’orthographe laisse perplexe : le Bled a toujours été en vente libre.
La classe virtuelle du CNED ou de l’ENT n’a d’intérêt que dans une logique de classe inversée qui suppose que les élèves aient pris connaissance, avant la connexion, des cours et des TP pour pouvoir poser des questions. Et encore faut-il que les élèves se connectent. Une collègue a contacté une mère d’élève pour savoir pourquoi sa fille ne s’était pas connectée à sa classe virtuelle de 10h00. Elle s’est entendu dire qu’elle ne se réveillait pas avant 11h00…
 
Dans la voie professionnelle, l’enseignement à distance, est inadapté si l’on garde à l’esprit une exigence de qualité. Pour les disciplines professionnelles de production cela tombe sous le sens. Pour l’enseignement général et les disciplines pros tertiaire, il se heurte aux profils de nos élèves. Dans notre voie d’enseignement nous savons bien que nous rencontrons des élèves de bonne foi qui ont des réelles difficultés d’autonomie pour aborder les apprentissages et qui ont donc besoin d’un accompagnement renforcé en présentiel pour mettre en œuvre des stratégies d’acquisition des savoirs et des savoir-faire. Mais nous avons aussi une parte importante de jeunes qui n’ont pas de réelles difficultés d’apprentissage et qui adaptent leurs efforts et leur assiduité aux exigences réelles de l’Institution (voir note de la Depp) . Nous rencontrons également un certain pourcentage d’adolescents dont l’objectif est de toute évidence de faire « tourner en bourrique » les adultes ; et les enseignants sont des proies faciles au regard du principe officieux de « Pas de vague » de notre employeur. Même « à distance », certains sont encore capables de « troller » les classes virtuelles (voir les consignes de la Dane).
 
Les inspecteurs prônent un enseignement plus explicite. Qu’est-ce à dire ? Dans la vraie vie, nous savons bien qu’il n’y a rien de moins explicite que la courtoisie des rapports professionnels ou les discours enjôleurs des commerciaux et des politiques. La capacité d’initiative tant prônée par les employeurs suppose d’appréhender l’implicite. L’autonomie des individus et leur capacité de se saisir d’opportunités reposent sur leur capital de savoirs et de savoir-faire. Les professeurs ont donc pour mission de transmettre des savoirs et des savoir-faire de qualité. Et c’est comme cela que le Snalc entend leur mission d’enseignant.
Le numérique n’est pas le remède aux maux de l’enseignement professionnel et encore moins un gage d’excellence.
 
L’épisode Covid 19, une opportunité pour une nouvelle fracture de l’exigence ?
 
Il est intéressant d’analyser l’évolution du discours du Ministre depuis la fermeture des établissements scolaires. Dès le 18 mars, le Ministre annonce la création du label « Nation Apprenante ». La difficulté de la continuité pédagogique n’est abordée que par le prisme de la fracture numérique. La promotion de vidéos réalisées par des PLP pros en menuiserie ou de challenges de réalisation de recettes culinaires fleurissent dans la communication du Ministère. Elles laisseraient à penser que même les formations en atelier peuvent se dérouler à distance. Puis, à l’annonce du déconfinement, le cas des élèves décrocheurs qui deviennent pour le coup « les élèves le plus éloignés de l’école » majoritairement issus de la Voie Pro et l’enseignement en atelier servent d’alibis pour la réouverture des établissements malgré le contexte sanitaire incertain. Plus inquiétant encore, lors du retour à l’école, l’acquisition de savoirs et les savoir-faire ne seraient pas prioritaires. L’accent sera mis sur des d’activités sportives mais aussi liées à la prévention santé, au civisme et à la culture confiées au bon soin des communes. De nouveau, le Ministre envisage du mentorat associatif pour renforcer la continuité pédagogique, encore des prescripteurs de plus pour les enseignants qui doivent déjà composer, en interne, avec les chargés de la Mission de la Lutte contre le Décrochage Scolaire transformant déjà, trop souvent, les « Reines du bal » et les « Mâles Alpha » en VIP.
 
Le numérique permettrait d’individualiser l’enseignement ; peut-être, mais à quel prix pour les enseignants ? Production de plusieurs cours pour l’acquisition d’une même notion ? Connexion de 8h00 à 23h00 pour être disponible pour les absents et/ou en fonction de rythme de sommeil de chacun ?
 
Le triptyque numérique, présentiel et distanciel en simultané : une opération rentable pour notre employeur.
 
+         Les élèves en présentiel avec des « cours personnalisés ».
+         Les élèves à distance pour diverses raisons (maladies, exclusions, etc…).
        Les apprentis et les stagiaires de la formation continue dont tout ou partie de la formation peut être réalisé à distance.
=
Un effectif plus limité à la taille des salles cours et toujours 1 heure d’ORS pour l’enseignant.
 
Le numérique permet une inflation des effectifs en formation. Quant au qualitatif, il ne reposera que sur un investissement colossal des enseignants sans contrepartie financière. Toutefois, il est à craindre que notre Institution à contrario de son discours d’excellence, soit peu soucieuse de la qualité des formations professionnelles et limite la formation et la certification à des Quizz paramétrés pour valider le maximum de candidats.
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