Le diktat des ilots bonifiés et des projets en classe de langues

Le diktat des ilots bonifiés et des projets en classe de langues

Le diktat des ilots bonifiés

et des projets en classe de langues





Par Emeline Fumasoli, Professeur d'anglais et commissaire paritaire du SNALC Strasbourg



"Les îlots bonifiés pour la réussite de tous". Tel est le titre ambitieux du livre pédagogique de Marie Rivoire qui obtient un franc succès en classe de langues. Est-ce une révolution ou une mode?




L’interdisciplinarité et le vivre ensemble sont très à la mode et deviennent des normes qui, en langues vivantes, se traduisent par les projets et les îlots bonifiés, devenus un impératif pour rester un « bon » professeur.

Que Marie Rivoire, créatrice des ilôts, ait réfléchi et adopté une façon de travailler qui répondait à ses attentes et que la hiérarchie y ait trouvé de l’intérêt est tout à fait intéressant, et le SNALC encourage la réflexion pédagogique. Cependant, le SNALC qui défend en tout premier lieu, la liberté pédagogique, regrette que ce qui était une façon possible d’enseigner, se transforme en diktat dans les cours de langues vivantes. Le SNALC déplore une infantilisation du professeur et de ses élèves avec un code couleur réducteur, une lourdeur d’organisation et de gestion des points et des groupes, et enfin un résultat peu équitable pour les élèves, surtout les bons, qui doivent se mettre avec les moins bons. Et c’est à l’enseignant d’adopter un discours normé et bien-pensant sur l’individualisme, portant ainsi un jugement de valeur sur le bon élève, assez nivelant, au lieu de l’encourager à poursuivre le bon travail.

L’autre inconvénient majeur est le bruit que cela crée, floutant la limite entre les bavardages et le réel travail de groupe. Les inspecteurs ont beau répété à loisir que le bruit est bénéfique en classe de langues, il n’en demeure pas moins qu’une journée de 7 heures de cours avec trente élèves est usante avec cette méthode. Le SNALC ose rappeler que tous les élèves et professeurs sont différents, s’accommodant plus ou moins bien du bruit, des changements de groupes, des points verts et rouges. Et si certains élèves peuvent travailler à plusieurs, d’autres ont aussi besoin de calme en classe pour assimiler le cours, oser prendre la parole, prendre les notes…. Par conséquent, le SNALC se demande s’il est si grave de laisser un élève qui a besoin de calme, seul, hors d’un groupe pour apprendre une langue vivante ? En deviendra-t-il forcément un adulte irresponsable, égoïste et individualiste ? Car c’est en substance la menace invoquée dans le discours bien-pensant prôné par les partisans de cette méthode qui limitent le travail personnel à son strict minimum, laissant croire aux élèves que l’on peut toujours compter sur les autres, ne favorisant pas vraiment leur autonomie, pourtant si chère aux programmes.

A travers ce discours pédagogique, le SNALC perçoit une fois de plus le mépris envers les professeurs de langues, qui s’ils n’adoptent pas cette façon d’enseigner, n’ont pas compris comment le faire, n’ont pas su se mettre à la portée de ses élèves.

Alors au SNALC on ose poser la question : pense-t-on vraiment aux élèves quand on les met à trente voire trente-cinq en cours de langues vivantes? L’efficacité de l’apprentissage d’une langue vivante ne se fait pas grâce à une manière de disposer des tables et des chaises, mais provient, bel et bien des effectifs, afin de traiter toutes les compétences efficacement. Selon nous, une des clés se trouve aussi dans le nombre d’heures hebdomadaires, complètement insuffisantes, pour arriver au niveau B2 en terminale. L’enseignant doit pouvoir se sentir libre de faire son cours et de savoir qu’on lui fait confiance pour mener sa mission pédagogique. Et ce, avec ou sans ilôts, avec ou sans projets interdisciplinaires, plus ou moins farfelus. Le mot « projet » est devenu synonyme de « promotion » et de « communication ». Le SNALC critique cette école qui se projette sans cesse, dans une fuite en avant permanente, oublieuse de ses problèmes patents. Sans compter que monter des projets constitue une charge de travail énorme pour les enseignants, une source de pression aussi, puisque les collègues sans projet sont ostracisés, malgré une carrière remarquable. Nos élèves ont aussi besoin de vivre une heure de cours, dans l’instant présent avec un objectif clair de fin de séance qui les rassure, afin d’amasser petit à petit une somme de connaissances et de savoir-faire.

Les îlots et certains projets nous rendent dubitatifs, car ils mettent à mal la liberté pédagogique. N’oublions pas qu’à travers l’intérêt que l’enseignant porte à sa discipline, à travers sa personnalité, il tient son rôle dans la construction identitaire d’un élève. On se souvient tous d’un professeur qui a porté vers le haut. Les jeunes ont besoin de repères, de « role models ». Est-ce si grave si c’est un enseignant de langues ?

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