Journal d'une mère prof confinée

Journal d'une mère prof confinée

Semaine 7 : infantilisation

« L'infantilisation est une attitude consistant à agir envers une personne comme envers un enfant qui serait incapable de se débrouiller seul, de prendre de bonnes décisions ou de juger ce qui est bon pour lui. La personne ou le système qui infantilise adopte une posture de supériorité vis-à-vis de la personne infantilisée, lui suggère ce qu'elle estime bon pour elle, manifeste une volonté de faire les choses à sa place, lui enseigne sa morale et lui dit comment elle doit penser ou se comporter. » (d'après une encyclopédie en ligne bien connue)

C’est manifestement ce qui se passe dans l’Education Nationale en ce moment. Nous, les enseignants, nous retrouvons infantilisés, comme si notre capacité à appréhender la situation et à proposer des solutions était ignorée voire niée.

J’entends régulièrement parler de la reprise du 11 mai dans les Journaux Télévisés, sur les chaînes d’informations, sur le net, à la radio : comment elle pourrait se dérouler, dans quelles conditions les enseignants seraient susceptibles de reprendre le travail, quelles tâches ils seraient être amenés à faire, dans quelles circonstances…

Mais, à aucun moment, je n’ai reçu de message dans ma boîte mail académique pour me consulter ou m’informer sur cette reprise et on ne m’a nullement prévenue des circonstances de mon éventuel retour. Si je suis informée, c’est uniquement par média interposés, et toujours à la troisième personne.

Tout se passe comme si nous étions des enfants et qu’on disait des choses gênantes à notre sujet, des choses qu’on ne peut pas nous dire directement sous peine de nous choquer.

Il est bien là, le problème ! Le retour à l’école en mai a été décidé sans nous demander notre avis, sans nous consulter, nous, les premiers concernés. On sent bien l’improvisation : des annonces précipitées sans véritable planification, des « On pourrait imaginer… » (Edouard Philippe, 19 avril) qui ne suffisent pas à rassurer les enseignants mais qui au contraire évoquent une forme de mépris et d'assujettissement.

Si la lourdeur de l’institution nous épuise et nous lasse souvent, si elle nous désavoue régulièrement, c’est à présent une nouvelle étape qui a été franchie : à circonstances exceptionnelles, infantilisation exceptionnelle !

Non, nous n’irons pas travailler à n’importe quel prix, pas sans garantie que les conditions sanitaires sont réunies. Nous demandons qu’on nous tienne rapidement au courant, de façon directe et précise, de ce qui nous attend vraiment le 11 mai. Sinon, il se peut bien que bon nombre d’entre nous fassent valoir leur droit de retrait ce jour-là !

Semaine 6 : expérimentations

Où l’on apprend que les enseignants sont les cobayes d’une « expérimentation »…

Dans l’émission C'EST À VOUS sur France 5 du 17 avril, deux médecins et un journaliste discutent du retour à l’école le 11 mai… On est bien loin de la continuité pédagogique annoncée pour les élèves les plus fragiles.

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Extraits choisis (à partir de 22') :

Gilbert De Rais : « C’est pas l’enseignement qui va compter, on s’en moque de ce qu’ils vont apprendre pendant ces six semaines, c’est un test qu’on fait »
Robert Cohen : « On va la continuer [l’ étude] pour les enfants qui vont rentrer en collectivité, c’est-à-dire la quasi-totalité [...] pour savoir justement si le pourcentage augmente, à quelle vitesse de porteurs, et s’il y a de l’autre côté, le taux d’enfants qui auront des anticorps, alors j’ose plus dire protégés, mais y a quand même une forte présomption de protection quand ils ont des anticorps »
Alain Duhamel : « Ce qui veut dire qu’on fera à la fois de l’expérimentation sanitaire, de l’expérimentation sociale, et de l’expérimentation économique en même temps ».
Gilbert De Rais : « Pour avoir le moins de dégâts possible, et là, je parle de dégâts sanitaires, donc évidemment de morts »
Alain Duhamel (bis) : « On va faire de l’expérimentation »
Robert Cohen : « Dans une situation inconnue, on ne peut pas faire autrement que de l’expérimentation »
Alain Duhamel : « Autant l’assumer »
Robert Cohen : « Autant l'assumer". »


Un tel cynisme est choquant. L’institution semble avoir décidé de nous envoyer au casse-pipe et de faire de nous des cobayes non-consentants, là où elle devrait nous protéger. Les enseignants devront être présent le 11 mai, non pas pour avancer dans les apprentissages, mais pour garder les enfants de ceux qui doivent aller travailler. C’est la stratégie du déconfinement avec " un nombre de morts acceptable" qui est avancée ici, même si on se garde bien de nous le dire.

L'institution doit prendre ses responsabilités et être claire avec les enseignants. Il s'agit de nous dire la vérité et de nous garantir que toutes les conditions sanitaires seront réunies le 11 mai pour reprendre le travail (conformément à la position officielle du SNALC), différemment mais sereinement. Nous attendons ce message dans l'angoisse et la peur de la reprise, et avec l'impression qu'on nous sacrifie volontairement.

Semaine 5 : paradoxes

D'après le courant de pensée de l'école psychologie de Palo-Alto en Californie, « Le paradoxe est un modèle de communication qui mène à la double contrainte ».
La double contrainte se manifeste le plus souvent dans une relation d’autorité qui produit des ordres impossibles à respecter sous forme d'injonctions paradoxales, par conséquent toujours suivies de sanctions ce qui entraînerait ainsi l’apparition de psychoses telle la schizophrénie.

Examinons à présent un certain nombre d'injonctions soumises aux enseignants depuis le début de cette crise.


On nous a dit ainsi : restez chez vous! les établissements scolaires sont fermés mais … il faut tout de même "la moitié des professeurs en permanence dans les établissements en moyenne" (déclaration de notre ministre du 14 mars)

On nous a dit : réouverture des établissements le 11 mai, mais..."progressive". Dans quelles conditions? Avec des masques, du gel hydro-alcoolique, des tests?

On nous a dit : « continuité pédagogique » mais … comment éviter la fracture numérique et sociale ?

On nous a dit : "soyez exigeants, donnez du travail aux élèves afin d'avancer le programme" mais "n'épuisez pas vos élèves"

On nous a dit : « nation apprenante » mais …. les serveurs de l’ENT sont saturés.

On nous a dit : « enseignement à distance » mais … comment enseigner correctement au travers d’un écran ?

On nous a dit : « école à la maison » mais enseigner est un métier… quid des parents non pédagogues ?

On nous a dit : « Chaque famille doit être contactée par téléphone une à deux fois par semaine » mais … avec quels outils professionnels ?

On nous a demandé : pragmatisme et adaptabilité mais … avec quels moyens, quelles formations ?

On nous a demandé : promptitude mais … avec quelle préparation ?

On nous a confirmé : pas de revalorisation salariale mais … seulement des primes !

Décidément, c’est vrai que je « ne comprends pas tout » (sic) ! (en hommage à notre ministre qui affirmait le 2 décembre que les opposants à la réforme des retraites ne "comprenaient pas tout")

J'aurais aimé qu'on me donne des instructions claires quant à la conduite à tenir : s'il fallait impérativement se rendre dans mon établissement ou non, qu'on prenne un peu de temps pour discuter de la continuité pédagogique avant de l'imposer à tous, qu'on ne prétende pas que tout était prêt alors que ça buguait de partout. J'aurais aimé savoir que l'établissement fermait AVANT que mes élèves le sachent, qu'on ne nous fasse pas croire que l'école à la maison, c'est comme la véritable école, que l'on ne m'oblige pas à appeler des parents, qu'on fasse croire qu'un enseignant peut être facilement remplacé par le numérique, qu'on ne nous annonce pas des dates fictives quant à la reprise, qu'on ne soit pas prétendument formés "sur le tas" et que surtout, on n'oublie pas que les enseignants assurent la continuité pédagogique par leurs seuls complaisance et moyens.

Semaine 4 : une journée de confinés type

Une petite vidéo amusante en guise d’introduction. Eh bien chez nous cela ne se passe pas tout à fait ainsi !

7h30 : Le petit dernier est réveillé, il en fait immédiatement profiter toute la maisonnée.
8h00 : Les deux autres émergent à leur tour. La journée peut vraiment commencer !
9h00 : Petit déjeuner avalé, table débarrassée, enfants habillés et prêts (à quoi au juste ???)
Papa commence à télétravailler, maman commence l’école à la maison…enfin…appelle les enfants plusieurs fois pour commencer…sans succès.
9h30 : On peut débuter les devoirs. Le matin, c’est français : dictée ou grammaire. C’est vrai que ça vend du rêve.
10h00 : Pause bien méritée.
10h30 : Retour aux devoirs. La motivation n’est plus forcément au rendez-vous.
11h00 : Le petit réclame qu’on lui lise des livres. Ça fait quand même une heure et demie qu’il s’occupe seul sans broncher. Maman passe trois quarts d’heure à lire Miniloup, P’tits Docs et autres Ecole des Loisirs.
12h00 : Maman prépare à manger. Vite fait, bien fait. Papa a fini le télétravail. A son tour de s’occuper des enfants.
13h30 : Repas terminé. Le petit refuse de faire la sieste. Heureusement, il fait beau, tout le monde dehors ! Papa et maman jouent au badminton, au basket, au ping-pong, au trampoline, au … (insérer activité physique au choix, compatible avec le confinement) avec les enfants et tentent même de finir leur bouquin commencé il y a 3 mois. Peine perdue.
15h30 : Maman s’absente à son tour. Continuité pédagogique oblige. Papa prend le relais, s’occupe du petit et essaie de faire des Maths avec les grands.
17h30 : Maman part faire des courses en priant pour qu’il n’y ait pas une heure de queue devant le supermarché.
18h30 : Mais qu’est-ce qu’on va manger ce soir ? Papa improvise un repas rapide (des pâtes).
19h30 : Une petite vidéo et au lit !
20h30 : Le petit est perturbé par le changement d’heure et ne veut pas dormir parce qu’il ne fait pas nuit dehors. Les grands ne sont pas fatigués et veulent encore lire.
21h30 : Les enfants dorment enfin. La deuxième journée de papa et maman peut commencer. Parfois au-delà de 23h. Au programme : préparation de cours, envoi (laborieux…) de documents divers, statistiques inutiles et reliquat de tâches ménagères abandonnées sans crier gare au cours de la journée.
C’est aussi l’heure des questionnements, une fois le calme revenu dans la maison. Parfois la colère monte. Cette continuité pédagogique qui creuse les inégalités selon l’origine sociale, le niveau d’équipement en matériel informatique, le type de logement et l’espace disponible. Cette connexion internet qui n’en fait qu’à sa tête. L’envoi de fichiers pour le moins aléatoire. Le manque de confiance et la sensation d’être fliquée en permanence (cahiers de textes numériques épiés, scrutés à la loupe…). L’utilisation de notre équipement informatique et forfait téléphonique à nos frais. Le remplissage de tableaux statistiques inutiles (sans doute un pléonasme).

Une certaine lassitude, enfin. Les exigences de la continuité pédagogique pour les enfants : horaires à respecter pour les visios, connexion obligatoire et apps à télécharger. Cela met les enfants (et donc leurs parents) en situation de stress. Concevoir et organiser sans cesse les activités à faire pour qu'ils ne passent pas leur temps devant les écrans, ni à travailler. Répondre à des dizaines de mails, des enquêtes, des sondages sans queue ni tête…

Et le lendemain, ça recommence…




Vendredi 6 mars :

15h00 : Mes élèves hurlent de joie, le collège va fermer pendant deux longues semaines.
16h30 : Mes enfants exultent à leur tour, leur école va fermer pendant quinze longs jours. Je suis soulagée : soulagée de ne finalement plus être obligée d’aller chaque jour faire cours à des dizaines d’élèves potentiellement porteurs du virus. Je ne comprends pas pourquoi on nous a fait reprendre le travail après les vacances d’hiver, et je me dis qu’une fois encore, on ne nous accorde décidément pas beaucoup d’importance.
20h00 : Je réalise que ces deux semaines vont être compliquées… Je ne sais pas encore que cela va durer bien plus de 2 semaines.

Semaine 1 :

Nous entamons notre première semaine de confinement. Nous écoutons la radio mais ne regardons pas la télé, trop anxiogène. Les enfants vont bien. Je commence à jongler entre la continuité pédagogique de mes élèves et celle de mes enfants. Il me faut être partout, sur tous les fronts. Mon conjoint travaille encore et je suis seule la plupart du temps pour gérer les enfants. Et leurs devoirs. Tous les matins. Et tous les après-midis, je tente d’envoyer des travaux pédagogiques aux élèves pendant que le petit dernier fait sa sieste.
Nous sommes invités à continuer à assister aux réunions et autres conseils de classe. Je fais garder mes enfants par une amie et me rends donc au collège pour assister à un conseil de classe avec 7 autres personnes. J’apprendrai plus tard qu’une des personnes présentes ce soir-là avait des symptômes grippaux.
Le ministère nous parle de continuité pédagogique : les instructions sont floues, les injonctions contradictoires. Nous sommes plusieurs collègues à nous questionner sur ce qu’il faut réellement faire. Comment assurer cette continuité ? Quelle quantité de travail donner aux élèves ? Révisions ou nouveautés ? Chaque jour ou chaque semaine ? Beaucoup ou peu de travail ? Par mail ou par visioconférence ? Rien n’est clair. Chacun fait comme il peut, avec les moyens et le temps qu’il a.
Et l’ENT qui bugue…
Peu de retours de travaux d’élèves à la fin de la première semaine. Je décide d’attendre avant d’envoyer d’autres tâches à faire. Certains élèves n’ont pas de connexion internet, d’autres n’ont pas d’imprimante, d’autres encore n’ont simplement pas de parents pour suivre leur scolarité virtuelle. Je m’interroge : la fameuse continuité pédagogique ne risque-t-elle pas de creuser le gouffre entre les milieux socio-culturels, alors que c’est exactement ce qui est reproché aux enseignants le reste du temps ?
Les devoirs et leçons de mes enfants arrivent par mail, tous les soirs. Il faut imprimer, préparer, télécharger des applications, expliquer, s’improviser prof de Maths, de Français, d’Allemand… Heureusement que j’ai un peu d’expérience en la matière !

Semaine 2 :

Toute la France est confinée. Les enfants commencent à prendre conscience qu’ils ne reverront pas leurs copains avant longtemps. Les journées passent et se ressemblent. Nous mesurons la chance d’avoir tellement d’espace à la maison et au jardin.
La pression de la part du ministère pour assurer la continuité pédagogique se fait plus forte et beaucoup d’enseignants fonctionnent donc selon leur emploi du temps pour essayer de faire avancer les élèves malgré les circonstances. Je ne me sens pas capable de travailler si intensivement. Ma journée ressemble déjà à un marathon. Il faut à la fois faire l’école à la maison, répondre aux questions des élèves par mail, mettre mes cours en ligne, assister aux webinaires et (an)noter les travaux rendus. Tout cela sans voir personne. Tout cela sans bénéficier d’aucune aide matérielle ou psychologique.
Et l’ENT qui bugge…
L’injonction d’une véritable continuité pédagogique me met mal à l’aise. Je pense à ces parents qui vont se sentir coupables de ne pas pouvoir aider leurs enfants, à ces familles qui vont se diviser autour des travaux à faire. L’école à la maison, oui, mais ce n’est pas l’essentiel. Il faut d’abord gérer la solitude, l’enfermement, les questions des enfants, les problèmes du quotidien, les tensions familiales.
Sur internet, nombreux sont les parents qui lancent des appels à la raison et demandent aux enseignants de limiter les devoirs donnés aux enfants.
Nous, les enseignants, nous sommes là, pris entre le marteau et l’enclume.
On nous dit qu’on est en guerre mais la progression pédagogique resterait essentielle ? Cela pose question.
L’essentiel n’est-il pas d’abord de rester en vie ?

Semaine 3

C’est la fin des haricots…

Cette semaine, ce n’est plus l’ENT qui bugue, c’est la porte-parole du gouvernement. Ses propos à la noix sur le travail des enseignants sont insultants, inexacts, diffamatoires et bêtes comme chou. Elle ferait mieux de s’occuper de ses oignons et ceux de son gouvernement au lieu de faire ses choux gras sur le dos des profs.

Même pour mettre du beurre dans les haricots, les enseignants sont trop occupés en cette période de confinement pour aller à la cueillette des fraises ou des asperges. De façon générale, ils ont l’impression de compter pour des prunes, malgré tout le mal qu’ils se donnent, et ils en ont assez qu’on se paie leur pomme ! A force de ramener sa fraise pour raconter des salades, Sibeth Ndiaye finit par me courir sur le haricot.

Le mal est fait, c’est entré dans la tête des gens. Malgré les démentis et les excuses, l’immense majorité des gens retiendra que les profs ne font rien et sont ENCORE en vacances. Enfin, peut-être les parents d’enfants qui reçoivent régulièrement des travaux de continuité pédagogique seront-ils plus objectifs ? Croisons les doigts, et gardons la pêche !!

Parce que… cultiver les élèves, c’est aussi important que de cultiver les fraises, non?


Madeleine Sog, enseignante et mère de famille
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